Jeudi 8 déc. – Panel II. THEME : « Mutations technologiques et orientations de la gouvernance du secteur de la communication » Communication de M. Jean MIOT, Grand Maître de l’Ordre de Gutenberg « L’éthique face aux nouvelles technologies
LES DIX COMMANDEMENTS DU JOURNALISTE
En 1963, le grand Pierre Lazareff, patron mythique de France-Soir, créait la célèbre émission de télévision « Cinq colonnes à la une ». Sans doute la meilleure émission de grand reportage qui ait été inventée.
Il avait eu alors cette phrase prémonitoire : « Jusqu’à présent, lorsqu’il y avait un événement, on descendait dans la rue pour le lire. Désormais, on rentrera chez soi pour le voir ». Aujourd’hui, il constaterait qu’il est inutile de rentrer chez soi : avec le smartphone, on peut lire, entendre et voir l’événement n’importe où !
Internet, c’est l’information immédiate, brute de décoffrage, parfois mal vérifiée, souvent incontrôlée. Dans un pays démocratique, le citoyen peut-il s’en contenter ?
Le papier, c’est l’indispensable recul de l’analyse, de la réflexion, du commentaire.
Une Presse libre est l’outil fondamental de la démocratie. C’est la première de toutes les libertés. Les dictateurs de tous bords l’ont bien compris, qui commencent par l’étouffer ; dès lors, ils peuvent étrangler toutes les autres, mais désormais dans le silence.
« La Presse, c’est la conscience d’une Nation », disait Albert Camus.
L’Ecrit est le Conservatoire de nos langues et de nos cultures. Chaque nouveau Média ne fait pas disparaître le précédent. La radio n’a pas tué le disque. La Télé n’a pas tué le cinéma. L’Ecran ne tuera point l’Ecrit. Je crois fermement à la survie de l’imprimé. Je viens même de constater, chez nos amis Guinéens, que paradoxalement, à l’inverse des pays industrialisés, l’Afrique passe de l’internet au papier !
Non ! Gutenberg n’est pas mort, même si on peut dire que le papier a perdu sa valeur absolue. Internet dépouille en quelque sorte chaque Média de ce qu’il possédait d’unique, ôtant au papier le monopole de l’Ecrit, comme à l’audiovisuel le synchronisme de l’écoute.
De prétendus visionnaires – tels Mc. Luhan annonçant en 1962, à Toronto, la fin de la civilisation du Livre, jetant un regard méprisant sur « la galaxie Gutenberg » – prophétisent la mort de l’imprimé au profit de l’édition virtuelle. Comme si l’on pouvait imaginer un monde sans papier, sans rotatives, sans librairies, sans kiosques à journaux !
Il est vrai que des Etats-Unis nous parviennent des informations inquiétantes, des centaines de licenciements dans les rédactions. De nombreux titres sont contraints de fermer. Quoi qu’il en soit, il est intéressant de noter que les journaux qui arrêtent le support papier pour ne conserver que le Web disparaissent définitivement, alors que ceux qui arrêtent le Web et gardent le papier continuent d’exister. C’est tout de même un signe ! La vérité, c’est qu’ils sont tous abominablement endettés.
Et on s’aperçoit que la distribution de la presse dans le monde est étrangement semblable au cycle du soleil : elle se lève à l’Est et se couche à l’Ouest. Développement extraordinaire sur le continent asiatique ; régression en Amérique du Nord. Vous, vous êtes au sud, et profiterez ainsi de toutes nos expériences et pourrez éviter nos erreurs.
Jusqu’à présent, être journaliste consistait à publier un article dans un titre, ou s’exprimer dans une émission à la radio, ou à la télévision.
Désormais, le journaliste est obligatoirement « multimédia ». Il travaille pour un titre, un « label professionnel d’information », décliné sous toutes les formes. C’est un constat dans les pays industrialisés : les plus petits hebdomadaires de province, les radios locales, ont tous maintenant leurs sites Web et dialoguent avec leurs lecteurs et auditeurs. Le journalisme au XXIème siècle se définit de plus en plus en relation avec le citoyen et l’audience. Notre rôle, quel que soit le sujet traité, qu’il s’agisse de politique, de sport, de mode, de variétés, sera de jouer l’interface entre les experts et le public.
Ce nouveau monde d’Internet, c’est celui de l’interactivité, offrant ainsi de nouveaux métiers, tel « l’animateur de communauté » (« Community Manager ») dont la fonction première est de modérer les commentaires des internautes. La participation des utilisateurs doit être obligatoirement coordonnée et encadrée par des journalistes professionnels, car si tous les journalistes deviennent blogueurs, en revanche tous les blogueurs ne sont pas journalistes.
C’est bien là le danger d’Internet. N’importe qui aujourd’hui peut se prétendre journaliste, se proclamer agence de Presse, dispensant ragots, diffamations, pures inventions. D’où la nécessité, pour le citoyen, d’une information produite par d’authentiques professionnels, « labellisée » en quelque sorte.
Journaliste, c’est un métier. On devient aussi peu journaliste professionnel sérieux en possédant simplement un ordinateur, que bon cuisinier en disposant d’un four et de casseroles de marques d’exception !
Quel que soit le support, la mission du journaliste se résume en peu de mots : il faut qu’il témoigne avec honnêteté, qu’il raconte avec talent. C’est cela que le lecteur, ou l’auditeur, le Téléspectateur ou l’internaute, attendent de nous.
Ne jamais se contenter d’une seule source : voilà la règle fondamentale.
Qu’il s’exprime dans la Presse populaire (au sens noble du terme) ou, comme on dit pompeusement, dans les « quality paper », dans les magazines spécialisés ou professionnels, sur les ondes ou sur l’écran de télévision, sur les sites spécialisés, sur le papier ou sur le web, le journalisme doit être de qualité, vif, surprenant, exceptionnel, passionnant, exigeant.
C’est la 2ème règle de base : ce que le lecteur attend de nous, c’est qu’on leur raconte et qu’on leur explique. Le lecteur se moque éperdument du point de vue du journaliste, notre vanité dût-elle en souffrir.
Ce n’est pas Internet qui menace nos journaux : c’est la Presse qui a besoin d’Internet pour se développer.
Pour l’imprimé, j’ai plus qu’un théorème, une conviction : « L’Ecran sauvera l’Ecrit ».
C’est ce nouveau paradigme, la conjugaison entre le papier et le Web, cette complémentarité, qui va nous donner toutes nos chances. A condition, bien sûr, de ne pas dupliquer sur le Web ce que l’on fait sur le papier, et réciproquement, ce qui serait de l’auto cannibalisation.
Mais l’équilibre économique est loin d’être trouvé. Nous sommes tous, au Nord comme au Sud, en quête d’un nouveau modèle économique. Si la Presse Africaine est pauvre, la France est tout autant mal armée pour affronter cette révolution. La Presse quotidienne Française souffre depuis la Libération, en 1944, de sous-capitalisation.
Le plébiscite des tous les consommateurs-citoyens en faveur de la communication multimédia a bouleversé la donne pour tous les titres, qui cherchent désespérément à reconfigurer leurs comptes d’exploitation.
De plus, la frontière entre consommateurs et producteurs d’informations n’existe plus. Avec les blogs, les Tweets ou les vidéos prises par téléphone portable, n’importe qui peut s’intituler journaliste et produire de l’information transmise à tous les internautes de la planète, sans passer par le canal d’une entreprise de presse.
C’est le côté magique du numérique.
C’est aussi un réel danger.
Notre métier de journaliste est menacé.
Si tout journaliste est citoyen-blogueur, tout citoyen-blogueur n’est pas journaliste.
C’est cela le danger d’Internet : une information non contrôlée, non vérifiée.
Le journalisme est un métier, dont les responsabilités sont chaque jour accrues par l’hyperchoix imposé par le multimédia. L’information doit être recherchée, vérifiée, hiérarchisée, analysée, expliquée. Il faut le recul, le temps, pour faire le tri entre la manipulation, les fuites organisées et les vrais scoops. C’est un métier.
Le papier ne pourra pas vivre sans le Web, et réciproquement.
Bill Gates reconnaissait lui-même il y a peu : « personne ne sait réellement ce que sera Internet dans dix ans ».
Tout le monde tâtonne, tant pour trouver l’équilibre économique que pour l’organisation de la rédaction. Une seule certitude : le journaliste du XXIème siècle est obligatoirement plurimédia. La rédaction va devoir être transformée afin que les journalistes puissent délivrer l’information sur tous les supports : papier, web, radio, vidéo, télévision.
Les « News Rooms » se développent : toute la rédaction est centralisée, mais chaque journaliste décline-t-il sur divers supports, où se spécialise-t-il ? On n’écrit pas sur le support papier comme sur le Web …
Internet augmente l’exigence de qualité du journaliste professionnel, afin justement de le distinguer du flot d’informations non vérifiées, non contrôlées, qui inondent la toile. L’information doit être « labellisée » pour que l’internaute sache où aller la puiser en toute confiance.
Mais il convient de noter aussi que l’information n’est plus à sens unique. Internet permet un échange, qui peut être très enrichissant, avec le lecteur. Ce dernier peut désormais proposer des idées, interroger, critiquer les journalistes.
Voilà la révolution d’Internet. Il ne faut pas la diaboliser mais la maîtriser.
Chaque journal, chaque titre, chaque rédaction a sa propre éthique, qui correspond à sa ligne éditoriale. L’éthique du Monde n’est pas celle du Figaro ni de Libération.
En revanche toutes les rédactions partagent le même souci déontologique. Rares sont celles qui n’ont pas encore aujourd’hui signé un « Code de bonne conduite », une véritable Charte.
Permettez-moi de vous y encourager. En voici la règle de base :
l’intégrité est la pierre angulaire du journalisme.
Le mot objectivité est à proscrire. Le journaliste est un témoin ; comme n’importe quel témoin, il est condamné à une part de subjectivité. C’est l’honnêteté qu’il faut exiger de lui.
D’aucuns s’extasient devant nos confrères d’outre-Atlantique, qui sauraient mieux que nous séparer l’analyse du commentaire. Foutaises ! La lecture attentive de quelques prestigieux titres US autorise sans conteste le doute !
Rechercher la vérité et l’exposer, voilà notre métier.
Jamais une info qui n’ait été vérifiée au moins deux fois, telle est la règle qui devrait être affichée au fronton des Ecoles de Journalisme et sur les murs de toutes les salles de rédaction.
Tester l’exactitude de ses sources, distinguer la communication de l’information, préserver son indépendance, résister aux pressions d’où qu’elles viennent, voilà les « fondamentaux » comme on dit chez les sportifs.
Mais il ne faut pas confondre le « droit à l’information » – celui de chaque citoyen – avec le « droit d’informer ». Cette confusion est le signe d’une profonde irresponsabilité.
Le journaliste est responsable ; il doit mesurer les conséquences, le tort occasionné par une information trop hâtive, l’intrusion dans la vie privée, l’investigation en trou de serrure. (« Journaliste d’investigation » : quel pléonasme imbécile !). En particulier, le respect de la présomption d’innocence est fondamental.
Ceux qui me connaissent savent bien que je ne suis pas ici pour donner des leçons, mais pour échanger. Ma récente aventure Guinéenne, avec le journal que nous avons créé « LE NIMBA », m’a beaucoup appris. Nous espérons pouvoir transformer cet hebdomadaire en quotidien, dès lors qu’une rotative aura pu être installée à Conakry, dans ce pays qui sort de 52 ans de dictatures et de pillage.
Mais permettez-moi cependant de vous confier, en conclusion, ce que je considère comme les dix commandements du journaliste :
Vérifier et revérifier les faits : pas d’info qui n’ait été vérifiée au moins deux fois.
Le lecteur attend qu’on lui raconte. Il se moque éperdument de votre point de vue.
Le conditionnel n’exempte pas la vérification
Séparer les faits et les opinions
La publicité n’est pas du journalisme
Respecter la vie privée
Respecter la présomption d’innocence
Ne pas manipuler les citations, les photos ou les vidéos
Ne pas se mettre en situation de conflit d’intérêt
Enfin s’interdire tout plagiat.
Voilà, chers confrères et amis, mon modeste point de vue. Il mérite bien sûr réflexion et discussion. C’est même pour cela que nous sommes réunis ici.
Je vous remercie pour votre attention.
Jean MIOT Ouagadougou – UACO 2011







